Solidarité

25/11/2013 14:52 par francettedenbas

Dans un jardin de bourg se trouve un poulailler. Un poulailler pour deux poules, une poule noire, une poule rousse, adoptées pour leurs beaux oeufs bien jaunes, bien dodus et bien savoureux. Mais voilà qu'un matin, en ouvrant ses volets, la ramasseuse d'oeufs croit avoir la berlue: un, deux, trois...trois poules! D'où vient-elle, cette étrangère? L'enclos est bien fermé dans le jardin, lui-même cerné de murs. Elle est bien curieuse, plus petite, moins grosse, avec quelques plumes vertes. Renseignements pris, c'rst une perdrix, elle est venue des cieux. Une de ces perdris élevées dans une foule de perdrix, pour être lâchée aux désirs friands des virils chasseurs. Une de ces pedrix qui ne savent pas vivre dans la nature, que l'on voit se dandiner parfois sur la route, offerte aux  voitures ou au coup de fusil. Celle-là s'en est bien tirée. Elle a trouvé deux compagnes, qui partagent avec elle le blé, les déchets alimentaires et ce que la terre donne aux oiseaux. Parfois elle s'en va faire un tour sur les toits, puis revient manger là, raconte à ses compagnes comment c'est, à côté. Elle ne pond pas, mais baste, elle se fait bien au régime alimentaire des poules, si tout va bien, elle passera là l'hiver.

Rouge soumis

11/11/2013 14:18 par francettedenbas

Comme le FN adopte un discours apparemment   anti-impérialiste, la réaction s'affuble maintenant de bonnets rouges, rouge la couleur de la liberté, la couleur du communisme. Passant ce samedi dans un magasin rural, vu à plusieurs endroits des corbeilles de bonnets rouges, surmontées d'un panneau représentant une manifestation de bonnets rouges et appelant à une "marée" de bonnets rouges. Ils ont bien des moyens, ces gens dits du peuple, pour diffuser leur appel, si loin de Bretagne. Faire entendre leurs droits? Mais le droit de qui? Le droit de l'ouvrier d'un marchand de volailles à gaver des poulets entassés, à enlever les cadavres (si on les enlève), à trucider les autres, à broyer les poussins vivants? Comme si ce travail avait été choisi et lui permettait de s'épanouir? Le risque de chômage condamne à une misère encore plus grande qu'elle ne l'est en travaillant, mais parce que dans cette société la simple survie est attachée au travail, fut-il inhumain et mal payé. Ou le droit des industriels de l'agro-alimentaire à bousiller bêtes et ouvriers pour faire toujours davantage de profits? Révolte d'esclaves pour défendre leurs maîtres au lieu de se révolter pour s'en libérer. Complicité et manipulation des maîtres, qui profitent de l'occasion pour ramener d'autres parcelles de leur idéologie, la famille idéale avec ses enfants bien rangés, homophobie, etc. Et quel étrange silence du ministre de l'intérieur, qui s'égosillerait si trois jeunes en capuche détruisaient un feu rouge. Faut-il conseiller aux jeunes de changer leur capuche pour un bonnet rouge, et ils auront ainsi le droit de casser les biens publics, de pourrir les rivières, de revendiquer le machisme et la violence qui va avec; et si en plus ils martyrisent des animaux, ils auront des subventions...

Si la Bretagne est dans cet état, c'est peut-être parce qu'elle a fait ses choix, et qu'on ne veut  plus de leur bouffe dégueulasse. Alors ils exportent, et on comprend bien que la taxe les indispose, et on sait bien que ce n'est pas le lieu de  respect de l'environnnement. Parfois je me surprends à penser que peut-être il ne faut pas aller contre ça, et que plus vite la civilisation blanche disparazîtrz, mieux la Terre s'en portera. Mais pourtant, en Bretagne comme ailleurs en France il est des paysans qui ne font pas ces choix là, qui travaillent tranquillement à faire du bon à manger et du bon pour la Terre. Et pourtant, en Bretagne comme ailleurs, la baisse forcée de la consommation amène d'autres mouvements, où on retrouve le savoir-faire, l'échange et la solidarité, et si ce peut paraître austère aux esprits bourgeois, c'est plutôt joyeux. Aussi je ne conseillerai pas aux jeunes du 93 de mettre des bonnnets rouges, parce que dans les banlieues aussi se développe un autre savoir vivre et savoir penser.

 

Encore un au revoir

06/11/2013 08:40 par francettedenbas

Salut, salut à toi l'amie qui t'es débarrassée de ta carapace terrestre, salut à vous ce couple qui faisait envie. C'est ainsi que je vous ai connus, deux scientifiques en vacances qui s'adonnaient à leurs amours, amour de l'écriture pour lui, amour des couleurs pour toi, et pour tous deux amours de la musique et de la joie, amour des autres. Ainsi vous nous proposiez des livres, des disques, et ces magnifiques tentures à transformer une maison. Dans une assemblée parfois timide où l'on se regardait de loin sans savoir comment se rencontrer, dans une réunion parfois morose, vous sortiez vos instruments de musiques, passiez de l'un à l'autre, finissiez par choisir un morceau en vous regardant, et alors les regards s'éclaircissaient, les pieds commençaient à s'agiter, les bouches à sourire, bientôt tout le monde fredonnait et la journée repartait dans la joie et l'échange.

Un été tu étais différente, tu t'isolais au dehors à marcher sous les arbres, ton sourire était forcé, on avait l'impression de te gêner. Dépression? Vous aviez pris votre retraite, vous étiez installés dans la ruralité, ce n'est pas toujours facile même quand on l'a choisi. Mais l'été suivant, tu nous reconnaissais à peine, tu hésitais sur ton accordéon. Petit à petit, tu t'es éloignée, nous demandant poliment qui nous étions et ce que nous faisions, puis ne demandant plus rien. Pendant cinq ans, il s'est occupé de toi, rattrapant d'abord tes oublis, puis en faisant tout pour deux, en te protégeant de toi; il t'emmenait partout, et même si tu n'étais pas vraiment là; si tu ne jouais plus ni ne chantais ni ne dessinais, tu étais là quand même et tout en chantant il te regardait en souriant. Cinquante ans de vie commune, et ainsi ça existe l'amour jusqu'au bout et malgré tout. Il va continuer à écrire, à chanter, à illuminer les assemblées, et toi tu seras là, quelque part, une présence chaleureuse. Alors à bientôt

Merci l'école

27/10/2013 10:30 par francettedenbas

 Passé hier soir une soirée sympa dans un petit restau de montagne aved des amis, tous à la retraite (sauf moi!!), certains ayant exercé des professions intellectuelles, d'autres manuelles.Je m'amusais, sur le chemin du retour, à imaginer les jugements de ceux qui ne jugent qu'aux apparences et auraient eu accss, certains n'auraient eu accès qu'à l'image et d'autres qu'au son. Pour les premiers,nous n'aurions peut-être représenté qu'un groupe de français d'en bas. Pour les seconds, peut-être auraient-ils pensé que celui qui parlait si brillamment de la civilisation gauloise était un érudit ayant fait des études universitaires. Eh bien non, il était ouvrier dans la métallurgie. Un autre, aux réparties vives, qui se consacre à la recherche de talents pour organiser des rencontres humaines, lui-même poète qui réveille nos émotions et nos paradoxes, devait être un intellectuel? Un jour, accompagnée d'un ami, nous l'avons rencontré par hasard et avons conversé quelque temps. Après quoi mon compagnon a ironisé: "encore un qui n'a jamais quitté l'école, il est passé d'élève à enseignant, ça se voit( rien qu'à son look!"Mauvaise pioche, le poète avait commence sa vie professionnelle comme chauffeur routier, et ses pérégrinations solitaires sur la route avaient éveillé son sens poètique et philosophique. La peintre était dans un emploi administratif type banque ou assurances. Etc. Et j'ai pensé "merci l'école" qui nous a ouverts sur l'ailleurs, qui nous a permis de nous consacrer à ce qui nous intéresse, qui nous  a donné les moyens de comprendre, de relativiser, de penser, et ce quel que soit notre statut social et notre job alimentaire. A l'heure où se déploient des idées selon lesquelles l'école devrait préparer à travailler, à l'heure où le captalisme a besoin de milliards d'illettrés, où le loisir populaire doit être l'abrutissement devant la télé, nos enfants auront-ils cette chance?

Comme nous rêvions

18/10/2013 19:33 par francettedenbas

Ma journée commence en charchant ma voiture à tâtons, dans le noir de ce petit village où aucun coq ne chante, ni aucun mouton ne bêle, l'agriculture est devenue moderne. Prendre le volant avec la perspective de rouler dans la nuit pendant une heure, et plus la saison avance, plus cette heue s'allonge. Rejoindre la grand route et circuler en baillant, derrière une voiture et devant une autre, ces engins devenus laids et sans passion qui nous permettent de nous soumettre aux lois du capital, travaillez, consommez et taisez-vous.M'agacer en entendant à la radio le philosophe branché défendant le racisme, le penseur qui ne sait plus penser et est donc médiatisé. M'arrêter devant un passage à niveau, regarder défiler une vingtaine de wagons de marchandises, sales et ne se distinguant que par les tags. Que transportent-ils? Des marchandises sur lesquelles se rueront les clients d'un supermarché? Les machines outils d'une entreprise qui s'est vendue à l'est? Des cadavres d'immigrés? Se souvenir de ces trains majestueux, remplis de voyageurs, déchiffrer les destinations des différents wagons sur les pancartes, saluer les personnes qui étaient à la fenêtre. Quelquefois, c'était le train lui-même qui donnait sa destination, comme le Paris-Toulouse que j'aimais tant. On rêvait à ces villes d'ailleurs, on rêvait au voyage lui-même où l'on rencontrerait tant d'inconnus, des hommes en costume sérieux lisant le journal, des plaisantins faisant rire tout le couloir, des dames bien maquillées, des enfants avec qui on pourrait parler, des gentils vieux qui donneraient des bonbons,...On se croisait, on se regardait, on se rapprochait en ces temps là où l'on était curieux des autres.

Rêvasser à ces voyages du temps passés, les canaux où se prélassaient des péniches.Les villes que l'on abordait avec excitation, tien là les toits étaient en ardoise, et là les maisons étaient en pierre rouge, et là la végétation n'était plus la même, les architectures différaient, les églises devenaient gothiques par ci, romanes par là. Un jour, on reviendrait pour visiter. Maintenant, des villes travers&ées on ne voit que les mêmes zones commerciales, avec les mêmes magasins de chaussures et les mêmes jardineries. Les villages où l'on pouvait s'arrêter dans un café pour prendre une boisson et savourer l'accent inconnu. Se dire que la région était attirante, et pourquoi pas y passer quelques jours de vacances? Maintenant , la route se détourne des villages.

On rêvait aussi dans la ville, dans des quartiers qui dépaysaient, dans d'autres pleins de belles vitrines on rêvait devant les passants, on  remarquait une belle silhouette, une vêture originale, un air triste, un échange joyeux. Les villes sont maintenant bétonnées et plates, abritent des banques et des assurances, les porches se sont fermés, les impasses ont été détruites, et les passants passent, gris et rigides, un téléphone à la main, une oreillette à l'oreille. Rien à regarder, rien à rêver...

Et malgré tout on continue à vivre. Et malgré tout la vie est là, loin du béton et de la raison triste. Aujourd'hui, elle m'a fait deux clins d'oeil. Mon pote le hasard m'a remis en contact avec une copine perdue de vue. Et elle m'apprend qu'elle a un cancer assez hard, et pour se soigner est venue s'installer à une vingtaine de kilomètres de chez moi, et je pourrai aller la voir. Ce soir, miracle, j'ai assisté à la naissance d'un beau et grand papillon. Après quelques sautillements, il s'est envolé sans hésitation vers le soleil. Noir et rouge, les couleurs de la révolte, un 18 octobre. La vie est toujours là.

Bonjour

08/09/2013 17:39 par francettedenbas

Bonjour, me revoilà. Heureusement, plus les épreuves sont dures, plus elles vous en apprennent sur vous-mêmes, et accesssoirement sur les autres. Merci à tous ceux qui m'ont envoyé de gentils messages pendant ma désertion. Je ne comprends pas, mais il n'est pas toujours possible d'y répondre, vip me dit que vous n'êtes pas membre de vip. J'essaierai de répondre autrement, et si j'en oublie, ne vous vexez pas, je suis une vieille dame à la mémoire fluctuante! Précis, je n'ai pas votre nouveau mot de passe et vip m'interdit la réponse directe.

Je reviens de cet improbable festival du film engagé qui a lieu tous les ans dans un village inconnu et loin de toute route fréquentée. J' ai vu un reportage sur Notre Dame des Landes en novembre, l'incroyable force militaire qui y a été engagée pour la défense d'intérêts financiers. Certains parlaient du Larzac. Oui, ça rappelle par la rencontre et la solidarité entre agriculteurs, jeunes de toutes situations, vieux, politiques locaux, et par le pacifisme des défenseurs du site. J'y vois des différences. Au Larzac, on s'affrontait directement à l'état et à l'armée, ici il s'agit d'intérêts privés défendus par l'état et l'armée. La conscience écologique était présente jadis, mais pas comme maintenant, il ne me semble pas que, à quelques exceptios près, nous étions si  convaincus du mal que nous faisons à la Terre, et donc  nous, et du peu de survie qui nous reste si nous acceptons de perpétuer ce système destructeur. J'ai été aussi émue par les témoignages de certains jeunes qui ont trouvé là-bas que l'on peut vivre ensemble avec presque rien, s'enrichir les uns les autres et accumuler de l'énergie et de la créativité quand on s'accepte, qu'on se respecte et quon s'écoute. Ce qui montre combien le vivre ensemble a disparu de l'univers que l'on offre à nos jeunes.

Vu aussi un film sur l'histoire du carnet antropométrique, et j'ai appris beaucoup sur cette stigmation dès la naissance de compatriotes qui, il y a plusieurs siècles, ne vivaient pas suivant les normes. Ces familles condamnées à rester ensemble et en dehors du reste de la société.

Contente de voir que dans les festivals et autres manifestations où je me rends, se développent de plus en plus les trocs, les échanges, la gratuité, alors qu'on nous incite toujours et contre toute raison raisonnable à acheter, consommer et jeter. Plus nous échangeons, plus notre prétendu moral, mesuré à la somme de nos achats, devrait baisser! Alors qu"en échangeant nous sommes simplement humains!

Bonne semaine à tous

.Mode fuite

30/06/2013 17:03 par francettedenbas

L'énergie bibox qui fuit par une prise oxydée,ma vie qui fuit par des poumons oxydés, mon copain qui après avoir cherché de vaseux prétextes pour fuir sans le dire, fuit en ne le disant pas, curieux début d 'été! Seules les grandes herbes  s incruste nt, et pour les faire fuir,celles là !

Décalée recalée

28/06/2013 09:22 par francettedenbas

C'était le titre de l'article que j'avais commence à écrire pour reprendre contact avec vous, lecteurs virtuels, un article où je parlais sans doute trop de moi et que vip a happé en route, sans empreintes pour le retrouver. Il devait en être ainsi! Bien reçu le message qui m'envoie un lien signifiant que notre échange n'a plus besoin d'être , du moins c'est ce que j'ai compris, et il devait en être ainsi aussi. Il est vrai que je ne suis ni très fraîche ni rafraîchissante, que mes valeurs sont ringardes, et pourtant je crois bien que je les garderai, même si je dois rester à côté, ou de l'autre côté. Je reviens bientôt, bonne journée et bon week end à tous.

Une grande âme (2)

18/06/2013 19:12 par francettedenbas

" Il me semble que je ne suis pas vivante.Tant sont mortes, il est impossible que je ne le sois pas moi aussi. Toutes sont mortes. Mounette, Viva, Sylviane, Rosie, toutes les autres, toutes les autres. Celles qui étaient plus fortes et plus résolues que moi seraient mortes et moi je serai vivante? Etait-il possible d'en sortir vivant? Non. Ce n'était pas possible. Mariette avec ses yeux d'eau calme, ses yeux qui ne voyaient pas parce qu'ils voyaient la mort au creux de leur eau calme. Yvette...Non, c'est impossible. Je ne suis pas vivante. Je me regarde, extérieure à ce moi-là qui imite la vie. Je ne suis pas vivante. Je le sais d'une connaissance intime et solitaire. Toi, tu comprends ce que je veux dire, ce que je sens. Les gens, non. Comment comprendraient-ils? Ils n'ont pas vu ce que nous avons vu. Ils n'ont pas compté leurs morts chaque jour à l'aurore, ils n'ont pas compté leurs morts chaque jour au crépuscule. Nous avons passé les jours à compter le temps, nous avons passé le temps à compter les morts. Nous aurions eu peur de compter les vivants. Et pour chaque mort que nous comptions, nous n'avions ni regrets ni larmes. Une douleur exténuée. Nous n'avions qu'effroi et anxiété: combien de jours jusqu'a ce qu'on me compte moi? Comme nous avons compté le temps! "Le temps que l'on mesure n'est pas mesure de nos jours". Là-bas, si. C'était un poème que tu récitais. Je m'en souviens toujours. Combien de jours jusqu'à ce qu'on me compte, moi?Qui restera pour me compter? Tu vois bien que ce n'est pas possible. Avec cette volonté qui nous tenait comme un délire de supporter, d'endurer, de persister, de sortir pour être la voix qui reviendrait et qui dirait, la voix qui ferait le compte final. Avec un vide glacé: pourquoi revenir si je suis la seule qui revienne? Et me voilà, moi, mais morte aussi. Ma voix se perd. Qui l'entend? Qui sait l'entendre? Elles aussi elles voulaient rentrer pour dire. Tous voulaient rentrer pour dire. Et moi, je serais vivante? Alors que je ne peux rien dire. Vivante, alors que ma voix s'étouffe? Que nous soyons là pour le dire est un démenti à ce que nous disons." Charlotte Delbo - Mesure de nos jours

Une grande âme

31/05/2013 16:35 par francettedenbas

On célèbre cette année les cent ans qu'elle aurait si elle avait poursuivi sa vie sur Terre. C'est seulement maintenant que je la connais, à l'occasion d'une rediffusion sur France Inter d'entretiens qu'elle avait donnés, il y a longtemps déjà, ce qui m'a fait précipiter chez ma libraire.

" Quoi est plus près de l'éternité qu'une journée?Quoi est plus long qu'une journée? A quoi peut-on savoir qu'elle s'écoule? Les mottes succèdent aux mottes, le sillon recule, les porteuses continuent leur ronde. Et les hurlements, les hurlements, les hurlements.

Quoi est plus long qu'une journée? Le temps passe parce que lentement le brouillard se déchire. Les mains se sentent moins gourdes. Le soleil, peut-être, loin, vague. Il arrache peu à peu des lambeaux de brouillard. La glace mollit, mollit et fond. Alors les pieds s'enlisent dans la boue, les sabots sont recouverts de vase glacée qui monte jusqu'aux chevilles. On reste immobile dans l'eau bourbeuse, immobile dans l'eau glacée. Pour les porteuses de tragues, le tas de mottes devient plus difficile à gravir, mouillé, glissant.

C'est le jour.

Le marais pâlit d'une clarté nébuleuse et froide avec les rais jaunes du soleil qui percent la brume.

Le marais redevient liquide sous le soleil qui a dissipé maintenant tout le brouillard.

C'est le jour tout à fait.

C'est le jour sur le marais où brillent de grands roseaux dorés.

C'est le jour sur le marais où s'épuisent des insectes aux yeux d'épouvante.

La bêche est de plus en plus lourde.

Les porteuses portent la trague de plus en plus bas.

C'est le jour sur le marais où meurent des insectes à forme humaine.

La trague devient impossible à soulever.

C'est le jour pour jusqu'à la fin du jour.

La faim. La fièvre.La soif.

C'est le jour pour jusqu'au soir.

Les reins sont un bloc de douleur.

C'est le jour pour jusqu'à la nuit.

Les mains glacées, les pieds glacés.

C'est le jour sur le marais où le soleil fait étinceler au loin des formes d'arbres dans leur suaire de givre.

C'est le jour pour toute une éternité."

Charlotte Delbo - Aucun de nous ne reviendra.

Sur Auschwitz on a lu, on a écouté, on a été épouvanté, on a pleuré, on s'est révolté.

On croit que voilà, maintenant on sait ce que peuvent faire les hommes dans tous leurs extrêmes.

Mais jamais encore je n'avais été prise ainsi, par cette voix d'abord, par cette écriture ensuite.

Comment de cette horreur vécue faire un récit qui ressemble à de la poésie?

A peine entamé ce premier volume, j'ai téléphoné à la libraire de commander les suivants. Et elle m'a dit que c'était toujours ainsi avec ce livre, on prend le premier et on revient vite pour les suivants.

Charlotte Delbo: Auschwitz et après, éditions de Minuit