Babayaga
15/12/2012 17:49 par francettedenbas
Entendu ce matin sur France Inter, très tôt à moins que ce ne soit hier soir très tard, cette femme formidable qu'est Thérèse Clerc, toujours vaillante, toujours combattive, toujours féministe à 85 ans, bravo camarade! Bravo de s'êtrer battue pendant des années pour la Maison des Babayagas, cette maison autogérée pour femmes âgées ne désirant pas croupir en maison de retraite devant une télé. Je n'y croyais pas trop, mais elle a eu raison, la maison existe, sans hommes ni infirmiers. Je n'étais pas si extrêmiste qu'elle dans le féminisme, je pensais alors que la lutte devait d'abord être politique, mais enfin, quand je vois ce que deviennent les femmes dans notre paus, placardées sur les panneaux publicitaires, toujours mal payées, mal considérées, quandje vois les jeunes femmes feindre de ne pas connaître notre histoire et ne rien défendre, quand je vois interdire en France l'accès à l'enseignement à des jeunes filles sous prétexte qu'elles ont une autre religion (que qui?), je pense qu'elle a raison, quand je vois sur vip les plaisanteries de bazar sur les femmes, je pense qu'elle a raison, nous sommes en train d'être étouffées et il serait bon de ressortir nos armes. Pour celles qui ne connaissent pas, voir le site La maison des babayagas.
Dehors la mort?
10/12/2012 19:08 par francettedenbas
Je sentais poindre en moi depuis quelque temps le désir d'écrire sur la manière dont on traite la mort dans notre société actuelle en putréfaction. Et puis trop de travail, trop d'écrits en chanter, je n'avais pas le temps. Heureuses coïncidences, en dépouillant hier de vieux journaux, je tombe sur un article concernant le sens de la crémation, je m'y retrouve et j'ai envie de vous le faire partager. Et aujourd'hui, j'apprends qu'un prof vient d'être suspendu suite à une plainte de parents, parce qu'il a donné une dissertation sur le suicide. Alors c'en est trop, je me mets au clavier, bien que les éléments semblent être contre moi puisque par trois fois mon début de texte s'est effacé!
J'enfoncerai des portes ouvertes en rappelant que la mort a disparu de nos foyers français. Peu de jeunes ont vu quelqu'un mourir, ou même agoniser, ou même être vieux. On place malades et vieillards à l'hôpital, où la majorité des gens meurt maintenant, la fin de vie, sur laquelle on fait tant de discours, est médicalisée et peu souvent accompagnée. Les funérailles se font à toute vitesse, avec des fourgons mortuaires banalisés, plutôt plus gais que nombre de ces chars familiaux noirs auxvitres teintées, on ne porte plus le deuils, d'ailleurs tout le monde est en noir, le chagrin est déplacé et se soigne à coups de prosak. On omet de dire que dans le vécu des vivants, le mort ou la morte reste dans les tripes et ressortira un jour ou l'autre, parce qu'il nous faut bien traiter avec cela.
Dans l'article "Une mort détraquée...comme la vie", Damien LE GUAY (philosophe, président du comité d'éthique du funéraire, cf Libé 1er nov. 2012) place la crémation dans ce refus social de la mort. En voici quelques extraits:
" La crémation s'installe dans le paysage funéraire français. 30% des décès aujourd'hui, 50% d'ici peu. Les raisons de ce choix sont claires: 59% de ceux qui choisissent la crémation souhaitent ne pas être à la charge, soit de leurs familles, soit de la nature.Il ne faut ni encombrer ses proches ni polluer le paysage. Une certitude s'impose: le monde de demain ne sera pas celui des vivants d'aujourd'hui. Les morts n'y auront pas leur place. Ils seront de trop. Ajoutons que cette crémation n'a rien à voir avec celle décrite par Homère ou celle constatée, aujourd'hui, au Japon. La leur est religieuse,codifiée, saturée de convictions, de significations et de solidarité intergénérationnelle. La nôtre est pauvre en symboles, faible en rituels, dépourvue de toute certitufr en un au-delà et surtout de toute responsabilité des uns pour les autres. Nous pouvons évoquer un degré zéro des obsèques.
(...) Mon hypothèse est qu'il y a de nos jours, un lien direct entre cette crémation et l'inhospitalité du "monde commun", décrit par Hannah Arendt. Les individus se pensent, de leur vivant, en surnombre, au point d'accepter, une fois morts, de finir en "déchets ultimes". Lien entre "la mort en cendres" et notre humanité fatiguée. Tout ceci n'exprime-t-il pas le destin barbare d'un libéralismesans frein ni contrepoids. Destin de rebuts. Vivants, nous serions en trop, une simple variable d'ajustement, une force de travail en déshérence, dans la détresse d'une vie sociale trop "liquide"? Une fois mort, il nous faut, désormais, faire place, se réduire à la portion congrue, accepter l'indifférence de ses enfants et rejoindre l'anonymt des cendres ultimes. Quel est le nouvel impératif post-humain qui s'impose?
'(...) Dans la vie, au moment de la mort d'un proche: plus de boussole, plus de "mode d'emploi", plus de recettes de bonne femme, plus de carte de la géographie spirituelle. Comment, dans ces conditions, ne pas être détraqué jusqu'aux turbulences intérieures, comme dans un "trou d'air" à bord d'un avion, détraquée jusqu'au désordre de l'esprit? A l'homme détraqué, une mort détraquée. A la question, sommes-nous vivants avant de mourir, les Romains anciens, s'ils avaient à examiner nos actuelles manières d'être ensemble, diraient:non. Si la mort est bien, pour les romains, ce moment où bous "cessons d'être parmi les hommes", alors, bien entendu, nous sommes déjà des morts et ce depuis longtemps, pour ignorer cette vie en société, cette "seconde naissance", celle permise par la cité (...) "
Je n'ai rien à ajouter.
venons-en à l'évènement du jour: un prof suspendu pour cause de suicide comme sujet de dissertation. A quand la suspension d'instit de maternelle parce qu'ils auront eu l'idée incongrue de conter Barbe bleue ou le Petit chaperon rouge, de prof d'histoire qui parle de la décapitation de Louis XVI, ou pire d'une guerre mondiale? L'école doit-elle devenir une lecture de la bibliothèque rose et d'apprentissage du permis de conduire et de la carte bleue. Que nous le voulions ou non, la mort est parmi nous, dans les informations où aucun fait divers saignant ne nous est épargné et où les guerres n'ont jamaisd été si nombreuses? Faut-il empêcher les enfants d'y réfléchir, alors que les ado réfléchissent d'eux-mêmes au suicide, et sont actuellement nombreux à se suicider? On peut penser que justement, mettre par écrit ce qui torture peut empêcher le passage à l'acte impulsif.
La mort fait partie de la vie, et nous sommes bien barbares pour vouloir l'oublier et rêver d'une vie éternelle avec un corps toujours jeune et beau (est-ce que ça correspond à notre réalité????) .Et peut-être que ce que nous appelons la vie, notre vie de microbes dans l'univers, fait partie de la "mort".
PS: bonjour à Thedoux, Luky et Précis de littérature, que je visite régulièrement sans intervenir.
Astérix en montagne bourbonnaise
03/12/2012 17:38 par francettedenbas
Lu dans le quotidien régional un article évoquant un petit village dont les habitants, qui s'appellent les Pions, ont une réputation d'irréducibles. De cette histoire d'insoumission, le canard retient les faits suivants:
" 1710: un habitant du hameau s'attaque à coups de bâton à des sergents."
1751 : un Pion fait déguerpir un collecteur d'mpôt à coup de fusil.
1764 : Le 2 janvier, sur ordre du procureur Lacaille de Moulins, un huissier et deux assistants se rendirent au lieu-dit Becheore pour saisir les meubles d'Albert B. Les trois envoyés furent reus à coups de bêton par deux femmes du hameau puis par tous les villgeois venus en renfortQ. Quelques jours plus tard,un desassistants de l'huissier mourut des suites d'un coup de maillet en bois reçu sur la tête. Une expédition militaire fut envoyée par le conseil du roi. Trois villageois furent condamnés à mort le12 juillet 1765 et pendusà Moulins, un autre finit aux galères.
1796: une bagarre opposa quatre Pions à 150participants au sujet del'incorporation d'hommes dans l'armée du Rhin.
1811 : des Pions refusèrent d'^être enrôlés dans l'armée napoléonienne et s'enfuirent dans la forêt."
L'église du village appartient aux habitants de la commune qui en ont décidé ainsi en 1837. Ils ont récolté de l'argent pour les travaux, fourni l e bois et participé à la construction, et ont fait créer la paroisse .En 19O5, ils se sont opposés à la loi décrétant que les églises devenaient propriété des communes, et unarrêté de 1907 reconnaît que l'église appartient aux habitants.
( source : La Montagne)
Curieuse de savoir si ce village mérite toujours sa renommée, j'irai sans nul doute visiter le musée qu'il s'est consacré.
William Blake
30/11/2012 18:32 par francettedenbas
Je suis debout
au bord de la plage
Un voilier passe dans la brise
du matin,
et part vers l'Océan:
Il est la beauté,
Il est la vie.
Je le regarde jusqu'à ce qu'il
disparaisse à l'horizon,
quelqu'un, à mon côté, dit:
'"Il est parti."
Parti?Vers où?
Parti de mon regard
C'est tout.
Son mât est toujours aussi haut,
sa coque a toujours la force
de porter sa charge humaine,
sa disparition totale de ma vue
est en moi,
pas en lui.
Et justement où quelqu'un
près de moi, dit:
"Il est parti",
Il y en a d'autres
qui, le voyant poindre à l'horizon,
et venir vers eux,
s'exclament avec joie:
"Le voilà!"
C'est ça, la mort!
Melenchon demain
29/11/2012 13:26 par francettedenbas
A lire sur Rue 89 aujourd'hui 29 novembre un long entretien avec Melenchon où il développe en particulier la nécessité de la prise en compte de l'écologie dans tout programme politique, explique pourquoi ni le capitalisme ni la social-démocratie ne peuvent être écologistes, et évoque le futur proche où on rencontrera le point de rupture.
Conforte ma conviction que le vieux monde est derrière nous.
Eux et nous
23/11/2012 14:17 par francettedenbas
Extrait de "Notre part de ténèbres" de Gérard Mordillat ( Calmann-Lévy - 2008)
" - Les anciens, Shakespeare si tu veux, diraient que nous devons accomplir notre destin, sans que nous puissions nous dérober, fuir.
- Ca veut dire quoi?
- Ca veut dire que ce qui nous attend ne se fera pas sans mal.
-Vous allez vous battre?
Gary esquissa un sourire:
- Tu sais ce que nous représentons pour eux?
- Pour qui?
- Pour ceux qui ont viré Milan, pour ceux qui nous ont vendus, pour ceux qui, tous les jours, ici et ailleurs, font subir le même sort à des centaines, peut-être à des milliers d'employés, d'ouvriers, de cadres...Nous sommes des ennemis payés. Voilà pourquoi ils veulent se débarrasser de nous. Pas parce que le travail couûte moins cher sous le soleil; pas parce qu'il est fait plus vite et sans aucune charge; pas parce que ça leur rapporte plus sûrement qu'au casino, non; tout ça compte, bien sûr, mais la motivation de toutes ces délocalisations, de toutes ces ventes à l'étranger, c'est d'abord et avant tout de nous liquider. Financièrement et physiquement. Nous, les héritiers de toutes les luttes sociales qui nous ont précédés, nous, avec la certitude de notre valeur; nous, avec notre mémoire et notre savoir; nous, avec notre conscience politique; nous qui ne baissons ni les yeux ni les bras devant leur pouvoir, leur morgue, leurs prétentions. Nous sommes leurs ennemis. Ils sont les nôtres. Nous ne devons jamais l'oublier. Entre nous il n'y a pas - il n'y a plus- d'autre issue que la guerre. Alors, oui, je vais me battre et toi aussi tu vas te battre, parce que nous menons le même combat..."
Sri Aurobindo
17/11/2012 12:49 par francettedenbas
"Nous nous apercevons que la civilisation a créé beaucoup plus de problèmes qu'"elle ne peut en résoudre et multiplié des besoins et des désirs excessifs, que sa force vitale ne suffit pas à satisfaire: elle a fait croître une jungle de revendications et d'instincts artificiels où la vie s'égare et perd toute vision de son but. Les intelligences les plus avancées se mettent à déclarer que la civilisation est en faillite, et la société commence à s'apercevoir qu'ils ont raison. Mais pour tout remède, il nous est proposé, soit une halte - ou même un retour en arrière, ce qui entraînerait finalement une confusion plus grande, la stagnation et la décadence - , soit un "retour à la nature", ce qui est impossible ou ne peut se faire que par un cataclysme et une désintégration de la société; ou même, on prétend guérir en poussznt à l'extrême les remèdes artificiels: par une science toujours plus grande, des expédients toujours plus mécaniques, une organisation toujours plus scientifique de la vie; ce qui suppose qsue le moteur remplacera la vie, que la raison logique et arbitraire se substituera à la complexité de la Nature et que l'homme sera sauvé par la machine. Autant dire que la meilleure manière de guérir d'une maladie est de la pousser à son paroxysme.
Le défaut radical de tous nos systèmes est d'avoir insuffisamment cultivé ce que la société a justement le plus négligé: l'élément spirituel, l'âme dans l'homme, son être véritable.
Le but d'une spiritualité véritable et complète dans la société ne verra pas l'homme simplement comme un être mental, vital et corporel, mais comme une âme qui s'est incarnée pour s'accomplir divinement sur la terre, et pas seulement dans les cieux de l'Au-delà - qu'après tout elle n'avait pas besoin de quitter si elle n'avait aucune tâche divine à remplir ici-bas dans le monde de la nature physique, vitale et mentale...Elle tiendra donc pour sacrées toutes les parties de la vie collective de l'homme qui correspondent aux diverses parties de son être, toute son évolution physique, vitale, dynamique, émotive, esthétique, éthique, intellectuelle et psychique, et elle y verra les instruments d'une croissance en une existence plus divine."
Mélancolie
15/11/2012 13:12 par francettedenbas
Mélancolie, quand tu nous tiens, tu peuples le monde de vide, tu nous mures dans une carapace d'acier, où les mimis se cassent les pattes et les anges se brisent les ailes. Tu mélanges inlassablement une soupe de sensations d'où sortent parfois des cris d'amour, parfois des rafales de haine s'abattant où le vent les porte, tuant au hasard ces gens qui sont des êtres dont tu fais des pantins. Mélancolie, quand tu nous tiens, tu écris bien, tu fais rêver, tu fais espérer et tu ricanes de nos émotions. Toi tu attends la fée virtuelle qui te comblera sans avoir l'audace d'exister sur Terre, l'éternelle beauté, l'éternelle jeunesse débarrassée d'humanité. Toi tu recherches sans te lasser celle qui sera maman, putain, et écran plat qu'on allume et qu'on éteint. Mélancolie quand tu nous tiens, tu sèmes le vide autour de toi.
Catastroika
20/10/2012 16:17 par francettedenbas
Je recommande encore ce documentaire grec qui peut se voir sur internet. Il montre à ceux qui en doutent que la crise actuelle (qui frappe particulièrement la Grèce, continuera sa route désastreuse) n'est pas qu'une crise d'urticaire qui se guérit par un régime, et que ses racines sont bien plus profondes et volontaires. L'effondrement de l'URSS (où maintenant sévit la misère et la corruption), la réunification de l'Allemagne ont formé des poins stratégiques. Mais ça, je l'ai déjà dit, regardez le film.
Hier soir, écouté un reportage sur la Grèce vue de l'intérieur par ceux qui la vivent. Des salaires divisés par 2 ou 3, des impots de plus en plus lourds (maintenant, tout le monde doit payer l'impôt, même en gagnat 700 euros par mois... tout le monde, sauf les armateurs et l'église, bien sûr...), les expulsions, les suicides. Une pharmacienne évoquait les parents la suppliant de leur avancer les produits pour vacciner leurs enfants; les pharmaciens le faisaient, et maintenant ne le peuvent plus, les laboratoires exigeant des paiements d'avance. Aussi les pharmaciens ont de moins en moins de médicaments. Comme d'habitude dans de telles situations, des solidarités se recréent, mais aussi les intolérances augmentent. Comme en France, la parole raciste a été "libérée".
Un grand nombre de personnes que je rencontre ne se sentent pas concernées par ce qui se passe en Grèce, en Espagne, en Angleterre,..;Comme si nous étions sur une île prospère où rien ne se passerait...Pourtant ce sont les mêmes gouvernants que nous avons tous, la finance internationale, pour qui la valeur est l'argent et pas l'humain. Partour on attaque en premier la fonction publique, la santé et l'enseignement. On fait ce que l'on veut d'un peuple aux abois, sans racines et inculte.
<Aujourd'hui, on apprend qu'une femme dans le Lot a perdu son bébé à l'accouchement, dans la voiture en se rendant à Brive, maternité la plus proche à une heure de route. L'adjoint au maire de Figeac disait que ce n'était pas la première fois que la maternité ne pouvait être atteinte. Plusieurs ont déjà accouché dans le camion des pompiers, ou aux urgences, sans personnel formé. La logique comptable amène à ça. J'habite dans une région où de même les maternités sont fermées parce que non rentables, et les femmes se retrouvent à une heure ou plus de trajet, trajet qui n'est parfois même pas possible l'hiver. Mais qu'importent des naissances sur une terre déjà surpeuplée?
CX'est la même politique qui conduit en France à ces fermetures d'hôpitaux, d'usines, dans l'indifférence générale à l'exception des personnes concernées, et qui conduit à la ruine de pays qui maintenant se vendent à la découpe. Je sais que je parle dans le vide, que beaucoup préfèrent ne pas voir et sont prêts à suivre le premier joueur de flûte qui leur promettra l'eldorado. Je sais que je me répète, mais ça fait du bien!
Pupilles de Bourgogne
16/10/2012 21:08 par francettedenbas
C'est une lettre notariale qui m'a replongée d'un coup dans ce coin de Bourgogne que j'ai tant voulu oublier. Pétrifiée à mon bureau, j'ai regardé ces noms de villes et de villages sauter des papiers que la secrétaire étalait devant moi. Ce passé qui revient toujours quand on ne l'attend pas!
Les buttes de craie, les champs flamboyants, les forêts vivantes, et ces si jolis villages! Nous y sommes arrivés avec nos bagages dans la dauphine et je n'ai pas compris tout de suite qu'un bout de vie se passerait là, parce que c'était comme ça, mes parents étaient "nommés" pour y travailler, et nous allions vivre à l'école puisqu'à cette époque, c'était à l'école que l'instit vivait.
Les enfants ont fait la rentrée, bien habillés, chaussures et cartables bien cirés, cheveux bien coupés. La moitié d'entre eux. L'autre moitié était vêtue de blouses grises et de savates , ils traînaient un cartable rapiécé et la coupe de cheveux s'était faite au bol ou à la tondeuse.
A nos yeux de parigots, c'était bizarre. Pourquoi ces deux moitiés qui se mélangeaient à peine à la récré?
" Ne vous inquiétez pas, ce sont les pupilles placés!" a expliqué le maire à mes parents.
Pupilles de la ville de Paris, pupilles de la Seine-Saint-Denis, tous pupilles de la région parisienne. Des enfants sans parents, placés à la campagne, pour apprendre le métier d'ouvrier agricole. La scolarité était quand même obligatoire, on les envoyait le premier jour, après les travaux du matin. Ils étaient tous en retard, avaient déjà redoublé des classes. Normal, des pupilles! Ils ne faisaient pas leurs devoirs. Normal, le soir ils avaient autre chose à faire, aller chercher les vaches, nettoyer la ferme. Ils étaient absents aux périodes des vendanges et des foins. "Mais ma pauv'dame, il y a tant à faire, et à quoi ça leur servira, l'école?"
Mes parents se sont fâchés et ont fait se fâcher l'inspection d'académie: oui, l'école était obligatoire tous les jours, même pour les pupilles, sinon on le signalerait à l'Assistance Publique. Et le soir ils resteraient à l'école, pour faire leurs devoirs et rattraper leur retard, ont ajouté mes parents. Toute la famille s'y est mis, même moi à qui on avait confié les dictées, après quoi perchée sur une chaise j'écrivais les questions au tableau. Ils ne riaient même pas, ces grands garçons qui avaient le double de ma taille et de mon âge. C'était trop important: ils allaient passer le certificat d'études, et cette fois, même pupilles, avec une chance de l'avoir. Et je crois bien que tout l'ont eu. On a fait une petite fête pour ça.
Parmi eux, il y avait cinq frères, disséminés dans des familles différentes. Ils étaient curieux, assoiffés d'histoire, de géographie, de romans, et venaient souvent à la maison pour poser des questions, regarder des livres, parler de leurs rêves, ils m'amenaient un ou deux bonbons, des fleurs séchées, des cailloux plus jolis que d'autres. L'un d'eux venait parfois se promener avec nous, et quand j'étais fatiguée me prenait sur ses épaules.
Quand nous avons quitté la région, ils avaient continué leur vie, certains apprentis, d'autres au travail, et ils avaient l'espoir de pouvoir vivre comme les non pupilles.
L'année dernière, saisie tout d'un coup d'une envie de savoir la suite, revivant mon incompréhension et ma révolte de petite fille, remerciant la chance d'avoir eu des parents, grâce à internet j'ai retrouvé un homme de ce village. Il connaissait bien ces frères, était ami avec certains d'entre eux. Il m'a appris que tous, à trente ou quarante ans, malgré une vie plutôt réussie en apparence, tous s'étaient suicidés de manière violente. Celui qui me promenait sur ses épaules, s'appliquait pour apprendre la grammaire et voulait défendre la France s'était tiré une balle dans la bouche.
A cette époque, les familles non conformes étaient facilement dispersées, les enfants retirés, placés, sans histoire, sans transmission, sans moyen de retrouver leurs parents, leurs frères et soeurs qui parfois n'étaient qu'à quelques kilomètres. D'autres départements s'étaient spécialisés dans l'accueil d'enfants d'outre-mer, enlevés à leurs familles avec la promesse de les faire bénéficier de l'école métropolitaine. Le droit de l'Etat sur l'enfant. Le droit des fermes à avoir un ou deux ou trois enfants, selon la taille et les besoins de la ferme.
J'ai appris récemment que les parents d'enfants handicapés, pour que leur enfant soit pris en charge par un service spécialisé, devaient eux aussi signer leur abandon, à cette époque là.
Et nous travaillons avec des fous, sans père ni mère, sans histoire, sans passé.
Dur de retrouver des traces, ça s'arrête toujours dans un dossier disparu quelque part. Parfois, la chance nous aide.
Aujourd'hui, c'est une de ces chances qui arrive, via un notaire, la vie est pleine d'humour. Pour cette patiente sans souvenir autre que deux noms de "tata", et qui demande ,quand arrivent les familles des autres :"et moi?", ce moi pour qui je n'ai pu remonter l'horloge avant ses dix ans, une liste de frères et soeurs, des pupilles, en différents lieux de Bourgogne et d'autres régions. L'un d'eux est mort, et soudainement tous reçoivent par la poste les noms et adresses des autres. Le savaient-ils? Qu'est-ce qui se passe, quand on reçoit un truc comme ça à 40 ou 50 ans?
Sur la liste, deux sont morts, vers quarante ans. Plusieurs sont fous.
Nous avons tous besoin de notre histoire.
